Partager l'article ! La Taupe : La confrérie des (es)pions: Tinker, tailor, soldier, spy : on dirait une comptine pour enfan ...
Tinker, tailor, soldier, spy : on dirait une comptine pour enfants, du type « Eeny, meeny, miny, moe » ou « picoti, picota ». Drôle de titre, mais finalement assez logique pour ce jeu de rôles international où il s’agit de débusquer l’intrus, le traître... la "taupe" en somme, celle qui donne du fil à retordre aux services secrets britanniques durant la Guerre Froide. C’est au bien mal nommé George Smiley (Gary Oldman, quasi-méconnaissable derrière ses cheveux gris et ses grosses lunettes droopyesques), fraîchement débarqué de la tête du MICirque, de mener l’enquête auprès de ses anciens confrères, tous soupçonnés. Qui, parmi le bricoleur, le tailleur, le soldat et quelques autres (dont Smiley himself) fournit des secrets d’Etat à l’ennemi russe, par l’intermédiaire du mystérieux Karla ?
Le titre original, tout en gymnastique rythmique, ouvrait éventuellement la voie à un moteur narratif alléchant, celui du faux conte de fées. Un conte pourri de
l’intérieur, bien entendu, aux rôles interchangeables et aux allures de partie d’échecs (c’est l’aveu même de ses auteurs : « qui est le roi ? qui est la reine ? qui est le
méchant ? »). Il fallait bien ça pour condenser la matière tentaculaire de John Le Carré, l’extirper de ses pages touffues pour la porter sur pellicule, après de dernières
tentatives louables mais bancales – The Tailor of Panama, The Constant gardener... S’il manque (évidemment) de féerie, La Taupe selon Tomas Alfredson manque aussi, et
c’est plus problématique, d’une conduite claire de son récit. Alors qu’il avait tout pour plaire a priori, le nouveau film du réalisateur suédois (après le bizarrement surestimé
Morse) apparaît comme une suite de belles potentialités gâchées. Un superbe scénario mal mené et malmené ; une mise en scène éclatante, mais étiolée par un rythme amorphe et
une photographie désespérément terne ; un casting à la pointe auquel on ne donne rien à jouer (à l’exception de la paire Mark Strong-Colin Firth, poignant couple fraternel et
crypto-gay). Ce demi-ratage, s’il est à relativiser, se perçoit dès les premières minutes de bobine, d’une mollesse redoutable, laissant craindre un épisode géant de Nestor Burma avec
musique de chambre et travellings en pantoufles. La suite, si elle réserve quelques réussites, ne démentira pas tout à fait cette impression.
Il faut reconnaître, tout de même, que la mise en scène d’Alfredson a du style et sauve largement cette Taupe de l’enterrement prématuré. Un vrai régal
pour les yeux : la caméra balaie sereinement les espaces, enroule les séquences dans un écrin de velours, compose une ribambelle de bijoux atmosphériques à faire pâlir nombre de cinéastes
confirmés. Mais en réalité, ce brio filmique est un piège, un faux ami : il confine à l’enfilade de perles et peine à s’harmoniser autour d’une idée forte, qu’elle soit graphique ou
scénaristique. Il y a bien le jeu d’échecs, mais c’est un motif un peu banal et trop pauvrement exploité pour rendre l’ensemble captivant. Tout le long-métrage, croulant sous son glaçage chic,
fait avancer ses personnages comme autant de pions désincarnés auxquels il manque du caractère, des intentions ou du cœur. Le spectateur n’a pas grand-chose auquel se raccrocher et sombre,
inévitablement, dans la semoule de la mécompréhension ou la pure léthargie. Pour tenir sa gageure (retranscrire l'ensemble du roman en un vrai film de cinéma), l’adaptation aurait gagné à être
plus sèche, ou au contraire plus ample, plus étendue, rallongée de quelques heures. La BBC avait opté pour une mini-série en sept épisodes (avec Alec Guinness) ; il y avait ici moyen de
réaliser un excellent diptyque, voire une somptueuse trilogie. Les producteurs n’ont pas pris ce risque commercial, et la direction artistique en ressort perdante. En l’état, en termes de partie
d’échecs, on préfèrera encore celle – plus fun et plus inventive – de Guy Ritchie sur Sherlock
Holmes : A Game of shadows.


Le plus simple serait de s’en prendre aux scénaristes Bridget O’Connor et Peter Straughan, malgré leur boulot aussi gigantesque que minutieux. Mais cela tient tout autant à Alfredson, à son apparente incapacité à installer du nerf et de la guerre dans un récit qui ne demandait que ça. L’absence de scènes d’action ou les décors essentiellement bureaucratiques ne sont pas des excuses (ah, on l’aura entendu l’argument de "l’anti-James Bond" ou de "l’anti-Jason Bourne" !) : il suffit de voir comment David Fincher se tire de scénarios aussi rébarbatifs que dans Zodiac ou Millenium. Référence un brin écrasante pour Alfredson, certes, mais le Suédois ne vise pas plus bas. Une autre orientation possible aurait été de mettre son scénario de côté (dont tout le monde se fout plus ou moins, soyons honnêtes) pour se consacrer au seul monument du style, à la reformulation simple et décomplexée d’un genre cinématographique – comme il s’était déjà essayé, d’ailleurs, sur Morse et sa romance vampirique. Mais Alfredson n’est pas encore Tarantino, ni James Gray, ni même Nicolas Winding Refn, autant de plasticiens qui balarguent toute complexité pour se faire légers comme des plumes, s’envoler vers des cimes esthétiques. Au contraire, La Taupe se laisse écraser par les méandres de son scénario, et surtout par un esprit de sérieux (pas un gramme d’humour là-dedans) qui plombait déjà le morne Morse et le rendait mortel d’ennui, n’en déplaise à tous ses louangeurs.
Ainsi, en dépit de ses multiples sous-couches, flashs-back et intrigues parallèles, La Taupe échoue partiellement dans ses ambitions de vaste feuilleté romanesque. Il faut donc fouiller dans les détails pour en tirer quelque chose : le film fonctionne par fragments et il en émerge, çà et là, de belles idées de cinéma. L’épisode à Istanbul, avec un Tom Hardy fougueux as usual, se décline en agréable romance impossible et apporte un peu de couleur au milieu de la sclérose. Une scène de "braquage" dans des archives avec Benedict Cumberbatch, rondement menée, fournit son embryon de frisson. Et le dénouement, très réussi, parvient (étonnamment) à rassembler les enjeux du film dans un même élan, sur l'air éternel de La Mer – référence sans surprises, parce que ça marche à tous les coups, mais ici judicieusement détournée dans une version ''cabaret-musette'' doucement pathétique. Le standard de Charles Trenet, requiem lancinant d’une amitié et d’une intégrité perdues, fait partie de flashs-back récurrents (un drôle de réveillon, faussement joyeux, entre les pontes du MI6) comme autant de bouffées de mélancolie, malheureusement trop rares. Il formule en filigrane, quoique trop faiblement, la tragédie qui frappe ces hommes de l’ombre – trahir ou se faire trahir, avec l’oubli comme seule porte de sortie.

La qualité de certaines de ses parties, cependant, n'arrivera pas à élever le tout au rang de réussite. Fallait-il s’appeler Spielberg (autre aîné intimidant) pour y parvenir ? Avec Munich, son dernier très bon film, le réalisateur américain avait su concilier la macro-structure d’une intrigue dense et les micro-structures des scénettes à suspense, sans tomber dans la simple enjolivure de sa reconstitution seventies. Surtout, en abordant ainsi notre passé chargé de complots et de casseroles, Spielberg engageait une formidable réflexion sur nos peurs contemporaines. Ni bulle de fiction auto-suffisante, ni « film à message » (sinon celui, un peu court, que l’Homme cache bien des secrets sous ses smokings en alpaga), La Taupe se cantonne, quant à lui, à une démonstration de virtuosité mécanique et un peu vaine, close sur elle-même. Le (très) grand talent plastique d’Alfredson, coincé derrière ses propres frontières esthétiques, manque encore d’une base assez affirmée pour produire un véritable discours sur le monde ou sur les genres cinématographiques qu’il aborde. C’est assez décevant : le moins qu’on puisse dire, c’est que le roman de Le Carré lui en offrait une occasion rêvée. Le comble étant, pour ce film d'espionnage aussi trouble et aussi riche, de demeurer trop superficiel.
Tinker tailor soldier spy **
Tomas Alfredson
avec Gary Oldman, Benedict Cumberbatch, Mark Strong, Tom Hardy, Colin Firth, Toby Jones, David Dencik, Ciaran Hinds, John Hurt, Svetlana Khodchenkova, Kathy Burke, Stephen Graham...
8 février 2012
Grande Bretagne, France
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