Mardi 29 mai 2012 2 29 /05 /Mai /2012 13:00

haneke-copie-1.jpg

 

 

- Palme d'Or : Amour de Michael Haneke

- Grand Prix :   Reality de Matteo Garrone 

- Prix d'interprétation féminine :   Cosmina Stratan & Cristina Flutur pour Au-delà des collines  

- Prix d'interprétation masculine :  Mads Mikkelsen pour La chasse 

- Prix de la mise en scène :   Post tenebrax lux de Carlos Reygadas 

- Prix du scénario :  Au-delà des collines de Cristian Mungiu

- Prix du jury :  La part des anges de Ken Loach 

- Caméra d'or :   Les bêtes du sud sauvages de Benh Zeitlin

 

   

Moretti aurait-il cherché à se venger de l'édition 2011,  qui vit repartir bredouille son (mineur) Habemus papam ? C'est un peu l'impression laissée par le palmarès du soixante-cinquième festival de Cannes, annoncé dimanche soir avec force commentaires. Alors qu'il y avait lieu de se satisfaire des deux dernières éditions, qui consacrèrent des œuvres aussi complètes et merveilleuses que The Tree of life ou Oncle Boonmee, le jury de Nanni Moretti a provoqué un petit taulé en récompensant quasi-systématiquement les long-métrages ignorés par les médias ou décriés par la presse. A l'exception notable de sa Palme d'Or, remise sans surprise (et donc sans passion) au déjà palmé Michael Haneke et à Amour, son film de vieux.



 

NOUS N'AVONS ENCORE RIEN VU

 

 

      Bien entendu, difficile d'évaluer avec justesse ce palmarès a priori, en ayant vu seulement quatre des vingt-deux films de la compétition officielle (et sans doute pas les meilleurs). Est-ce à dire, toutefois, que les œuvres primées par Moretti sont d'un niveau bien supérieur ? On ne peut pas juger sur pièces, seulement se fier à trois choses : les retours de la presse et des critiques (ceux de confiance en tout cas) ; les quelques extraits ou bande-annonces qu'on a pu chiper ici ou là ; et les pressentiments et autres préjugés, tout simplement. Autant de données qui ne demandent qu'à être relativisées par la suite, jamais à l'abri d'une mise au point ou d'une surprise (bonne ou mauvaise), mais sur lesquelles on peut déjà s'appuyer pour se faire une idée.


    Pour commencer, ce palmarès aura eu le premier mérite d'ignorer des œuvres dont on peut déjà dire ce qu'elles valent, pour la bonne raison qu'elles sont déjà sorties en salles. Sans rentrer dans les détails (ce sera l'objet d'un prochain article), on ne voit pas très bien quels prix auraient pu glaner, du moins de manière totalement justifiée, des long-métrages comme Moonrise Kingdom, De rouille et d'os, Sur la routeet Cosmopolis. Ce sont toutes des œuvres estimables, parfois très plaisantes (surtout celle de Wes Anderson), mais sans plus ; pas vraiment le genre de films avec lesquels on peut écrire la légende d'un grand festival international ou dresser l'état des lieux du cinéma mondial, voire du monde tout court – quoiqu'avec le Cronenberg à la limite, et encore...


 

madds.jpg

 

 

JOIES ET DÉCEPTIONS

    

     Outre l'absence de Jacques Audiard ou de David Cronenberg, notons également, au rayon des bonnes nouvelles, le sacre de l'un des acteurs européens les plus puissants et les plus charismatiques de sa génération. Quelle que soit la qualité du film dans lequel il joue (La Chasse), Madds Mikkelsen méritait un prix de cette ampleur, ne serait-ce que pour distinguer une carrière placée sous le signe de l'abnégation, du déchaînement fauve et de la richesse dramatique. Le couronnement de Behn Zeitlin (Caméra d'or) augure aussi du meilleur pour son premier film, Les Bêtes du sud sauvage, l'une des œuvres les plus appréciées et les plus excitantes de la quinzaine. Pour ce que l'on en connaît, elle se présente un peu comme le Take shelter de 2012 : même buzz en section parallèle, même décor planté dans le sud des States, même obsession pré-apocalyptique, même intimisme familial...


   Jeff Nichols justement, qui rejoindra, quant à lui, la case des déceptions : le cinéaste américain ne semble pas avoir transformé l'essai de Take shelter avec son Mud, pourtant l'un des long-métrages les plus attendus de la compétition (l'un des préférés de Thierry Frémaux, aussi, si l'on en croit la rumeur). Nada pour lui dans le palmarès. Nada non plus pour deux frenchies que l'on visait au tournant : Alain Resnais d'abord, dont le Vous n'avez encore rien vu sonnait comme la plus belle promesse de ce festival, Leos Carax ensuite, dont l'intriguant Holy Motors semble faire exploser toutes les frontières (un peu comme Oncle Boonmee) et a carrément soulevé la presse française.

 

 

 

Holy-Motors.jpg

 

 

FRANCS-TIREURS

 

 

     Les francs-tireurs Carax et Resnais nous donnent l'occasion d'un peu de chauvinisme : l'embellie du cinéma français semble se poursuivre cette année, et on ne va pas en pleurer. Cannes est souvent l'occasion de prendre le pouls du cinoche hexagonal ; une fois n'est pas coutume, il ne semble pas avoir failli à sa mission. Ce cru, comme le précédent (sauf 2010, année noire), donne envie par son ampleur, son originalité, ses prises de risque. Il y a euEntre les murs , Un prophète  , Les Herbes folles, The Artist, Polisse, L'Apollonide (et les prix qui vont avec : une Palme d'or, deux Grands Prix, un Prix du Jury, un prix d'interprétation masculine...) ; il y aura Alain Resnais et Leos Carax, on prend les paris, alors même que Les Adieux à la Reine continue de truster la première place du podium 2012. Même De rouille et d'os, s'il n'arrive pas toujours à la hauteur de ses ambitions, a le mérite d'en faire preuve (d'ambition) et de les atteindre de temps en temps.


    A ce titre, beaucoup regrettent l'absence du cinéma français dans le palmarès alors que la sélection, semble-t-il, méritait cet honneur. C'est oublier qu'Amour semble carrément pencher du côté françois, malgré sa (seule et inexplicable) nationalité autrichienne : comédiens français, distributeur français, décors français, dialogues en langue française... De manière plus souterraine, mais aussi plus essentielle, le film d'Haneke semble s'inscrire dans un ''genre'', ou du moins dans une tradition typiquement hexagonale, celui du drame de chambre entièrement porté par sa sobriété et son art de l'acting, directement hérité du théâtre - c'est de là que vient Jean-Louis Trintignant, lui qui n'écume plus les plateaux de cinéma depuis dix ans. D'ailleurs, en remettant la Palme d'Or et en la dédiant (exclusivement ?) aux deux acteurs principaux, Moretti semble avoir fait un geste vers la France (qu'il a saluée comme un pays « faisant une vraie place au cinéma ») plutôt que vers le réalisateur autrichien, Michael Haneke, dont il a déjà dit publiquement tout le mal qu'il en pensait.


 

nanni.jpg

 

 

DE LA « FACILITÉ »

    

Mauvais esprit ou non, le Président du Jury a tenu ses promesses de pré-compétition. « Je ne veux pas récompenser de films trop faciles » avait asséné Moretti en préambule, taclant au passage une œuvre comme The Artist malheureusement pour lui, The Artist était partout sur la Croisette cette année, de Bérénice Béjo en maîtresse de cérémonie à Jean Dujardin sur le tapis rouge, celui-là même qui avait chipé le prix d'interprétation au favori Piccoli l'an passé. ''Faciles'', les principaux lauréats du palmarès 2012 ne le sont assurément pas, si on en juge par leurs pitchs : lente agonie de deux octogénaires, professeur accusé à tort de pédophilie, exorcismehardcore pratiqué sur une jeune fille dans un couvent orthodoxe, couple de citadins découvrant l'animalité et la folie habitant une campagne mystique...


    Sauf qu'il y a ''facile'' et ''facile''. Si Moretti entendait par ''facilité'' l'usage de procédés rebattus ou de grosses ficelles, sa profession de foi est toute à son honneur. Mais s'il entendait par là des notions comme ''divertissement'', ''fantaisie'', ''légèreté'' ou ''magie'', son credo est bien plus contestable, sans parler de son palmarès... Car la posture (imposture ?) de l'Auteur tout-puissant et autiste, balançant ses bizarreries en étant certain d'être taxé de génie à tous les coups, est souvent la pire des facilités , bien davantage que le travail sincère d'un bon artisan. On se souvient de l'ouverture arty et clippesque de Melancholia l'an passé, et du calvaire que fut Le Cheval de Turin, Grand Prix de la Berlinale 2011... A juger, au hasard, des premières images de Post Tenebras lux (l'un des prix les plus décriés du palmarès), on ne semble pas très loin de ce type de volontarisme à tout crin, entre terrorisme intellectuel et artifices formels volontairement rebutants : demi-flou continu des images, étrangeté malaisante de ce qu'elles donnent à voir, étirement langoureux des séquences...

 

    En bref, le doute est permis. Il l'est d'autant plus que ce palmarès, quand même très bizarre, opère un curieux hiatus entre les œuvres doloristes, typiques des grands ''Auteurs'' européens se nourrissant de martyrs (Mungiu, Haneke, Vinterberg), et les œuvres ouvertement comiques. Des comédies dont tout le monde s'est accordé à dire qu'elles étaient soit très balourdes (amer Grand Prix du Jury pour Reality et Matteo Garrone... un protégé de Moretti), soit très mineures (ronflant Prix du Jury à Ken Loach, qui n'avait vraiment pas besoin de ça). Un peu comme si les jurés avaient cherché à ''s'excuser'' de primer des films aussi austères qu'Au-delà des collines ou aussi déprimants qu'Amour, mais sans avoir su trouver de demie-mesure, contraints à un grand écart pour le moins aberrant.



post.jpg

 

 

2011/2012
     

Mais ne blâmons pas entièrement le Jury qui, après tout, ne peut composer qu'avec ce qu'on lui donne – c'est à dire pas grand-chose, si l'on en croit les critiques. Terne, sans éclats, monotone, prévisible... Les mêmes piteuses rengaines revenaient dans les commentaires tout au long de ces douze jours de compétition. Bilan qu'on pouvait sentir venir de loin, tant la sélection semblait peu excitante sur le papier, à quelques exceptions près (Resnais, Cronenberg, Carax)... On pensera ce qu'on veut de l'édition 2011, notamment que sa sacralisation par les médias a quelque chose d'un peu agaçant (on y parle abusivement de ''meilleur festival depuis des lustres'' ou de ''cru d'exception'') ; mais force est de constater que la compétition officielle comptait un bon paquet d'oeuvres majeures et/ou enthousiasmantes. Le palmarès lui-même, s'il a soulevé quelques commentaires grincheux, s'est pourtant fait un reflet plutôt exhaustif et pertinent de l'état du cinéma contemporain : divertissement pur et classieux (The Artist) vs films d'Auteur plus exigeants (Lars Von Trier, Nuri Bilge Ceylan), cinéma-vérité (Polisse) vs poudre aux yeux (Drive), grande symphonie opératique (The Tree of life) vs petite chronique intimiste et sociale (Le Gamin au vélo)... Un palmarès forcément imparfait, mais aussi joliment éclectique et cinéphile. Rien à redire, ou presque. Tout le contraire, en somme, de ce palmarès 2012.

 

   En attendant de pouvoir juger sur pièces et de tirer des conclusions plus personnelles et assurées, petit top  des films les plus attendus de la compétition (post-palmarès et hors films déjà vus en salles)  :

 

- Holy Motors (Leos Carax)

- Mud (Jeff Nichols)

- Vous n'avez encore rien vu (Alain Resnais)

- Killing them softly (Andrew Dominik)

- Amour (Michael Haneke)

- Au-delà des collines (Cristian Mungiu)

Par fredastair - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 11:08

cannes.jpg

 

 

   Les quelques personnes qui suivent un peu ce blog auront constaté deux choses : et d'une, que ce site n'accueille plus de critiques ciné (régulières) depuis un bail, et de deux, que la suite du cycle Breaking bad, après avoir été annoncée avec force tambours et trompettes, commence à se faire sérieusement attendre. A cela, une seule explication : non pas le manque d'envie, mais le manque de temps (fac + stage + vie, tout simplement).

 

   Mauvaise nouvelle, en un sens, mais qui en découle d'une autre (nouvelle), bien plus heureuse pour le coup : comme certains d'entre vous le savent déjà, l'humble auteur de ce blog a été engagé - à temps partiel - à la rédaction de Trois couleurs, magazine culturel et connecté que les Parisiens amateurs-de-MK2 doivent bien connaître. Tous les autres peuvent le retrouver directement sur Internet en le téléchargeant sur leur site officiel, www.mk2.com/trois-couleurs.

 

   Internet, justement. A l'occasion du Festival de Cannes (c'est une petite manifestation dans le Sud de la France, vous avez du en entendre vaguement parler ces jours derniers), la rédaction de Trois couleurs a mis les voiles direction la playa, laissant leurs malheureux stagiaires errer comme des âmes en peine dans ses locaux parisiens désertés. Heureusement pour eux, lesdits stagiaires ne sont pas restés les mains vides (on n'est pas des bêtes), mais avec une chouette rubrique quotidienne à écrire : "Midi à Paris", soit une revue de l'actualité cannoise vue depuis la capitale, avec le recul nécessaire à ta santé, entre regard d'entomologiste et coup d'oeil lointain et envieux.

 

   Ainsi, pour nourrir un peu ce blog délaissé, le taulier vous laisse déguster ces quelques pastilles sans prétention, histoire de faire le point sur les faits minuscules, revues people et autres ragots rigolos qui ont animé (ou réveillé) la Croisette pendant cette quinzaine. Le tout pour patienter avant :

- le palmarès de ce soir ;

- un petit commentaire de ce même palmarès, qui sera l'objet d'un second article demain (2/3) ;

- une petite review des films cannois déjà sortis et déjà vus en salles (soit le quartet Anderson-Audiard-Salles-Cronenberg), qui sera l'objet d'un troisième et dernier article, d'ici la fin de la semaine prochaine (3/3).

- ce fameux cycle Breaking bad, suite et fin, qui devrait péniblement se traîner jusqu'à la fin juin-début juillet.

 

    Et oui, n'ayant pas le privilège d'être directement sur place, comme certains, on vit et on fait son petit festival dans son coin, comme on peut, avec les moyens du bord (et bonne humeur siouplaît). NB : toutes les journées de la Quinzaine ne sont pas comptabilisées dans cette liste, pour la simple raison que le stagiaire en goguette n'était à la rédac qu'à temps partiel ; les jours manquants (5 et 6) sont seuls assurés par Isaure, stagiaire number one qui a pris le relais avec succès. Enjoy, et à très vite.

 


 

 ***  MIDI À PARIS  ***

 

 

dictator

 

 

Jour 1 (17/05) : le jury, Wes Anderson, des dromadaires et Sacha Baron Cohen

 

    Pendant la première conférence de presse du jury, Nanni Moretti a allié le sérieux à l’humour. On se demandait si le réalisateur italien allait être un « président normal ». Premiers éléments de réponse de la part de l’intéressé, qui a donné quelques précisions sur son rôle de « chef de classe », de boss « malheureusement très démocratique ». Malicieux, le cinéaste a également glissé une référence à son dernier film, Habemus papam, en comparant le jury cannois au conclave romain...

=> La suite par ici.

 

 

 

audiard.jpg

 

Jour 2 (18/05) : avec des journalistes qui vivent à distance la folie Jacques Audiard et les fiestas endiablées de la villa Inrocks

 

    La vie d’un journaliste resté à Paris pendant le festival de Cannes est – presque – un long fleuve tranquille. Pour l’équipe sur place, c’est autre chose : à peine remis de l’odyssée ferroviaire de mercredi, à peine arrivés sur une Croisette ensoleillée, il faut déjà repartir en quête d’interviews et enchaîner les projos. En comparaison, le journaliste stagiaire calfeutré dans les locaux de la rédac a les doigts de pied en éventail. Et pour le rêve, l’évasion, il lui reste la station fantôme Prometheus, entre les métros République et Strasbourg Saint-Denis… 

=> La suite par ici.

 


***

 

[PAUSE WEEK-END]

 

***

 

 

kervern.jpg

 

Jour 7 (23/05) : retour sur la guerre capillaire et médiatique entre Brad "Cogan" Pitt et Gustave  "Grand Soir" Kervern

 

    Heureusement qu’il y a l’équipe du Grand Soir pour animer la Croisette, où le soleil est enfin revenu. Les mâles chevelus et à lunettes de soleil de  Killing Them Softly étaient en train de poser pour leur photocall lorsque Gustave Kervern, tout aussi chevelu et « lunetté » (mais ça ne fait pas le même effet sur lui), s’est incrusté dans l’équipe. À noter : le baise-main que Kervern fait à Andrew Dominik, et le refus de Brad Pitt de recevoir le même hommage...

=> La suite par ici.

 

 

 

viggo.jpg

 

Jour 8 (24/05) : des rappeurs qui font les réalisateurs, des acteurs qui jouent aux supporters et des films qui font trembler la terre

 

   Question météo, Cannes aura connu de tout : grands vents, déluges, éclaircies… Hier, c’était carrément l’heure du tremblement de terre, et il avait pour nom Holy Motors, le grand retour de Leos Carax aux affaires. Le cinéaste mythique et maudit a secoué les festivaliers, qui lui décerneraient bien la palme sans confession. Il faut dire qu’on pouvait guetter le séisme de loin, favorisé par le choc des contraires : la réunion de Denis Lavant et de Kylie Minogue à l'écran, la confrontation de Carax (plus opaque et mutique que jamais) à une troupe de journalistes affamés...

=> La suite par ici.

 


 

manson.jpg

 

Jour 9 et fin (25/05) : c'est off tapis rouge que ça se passe, avec Marilyn Manson en casquette, la Semaine de la critique en palmarès et le prochain Nicolas Winding Refn en extraits

 

    C'est à la Quinzaine des réalisateurs qu’a été projeté l’un des objets les plus bizarres de ce festival : le court métrage Wrong Cops - Chapter One de Quentin Dupieux, abonné aux projets surréalistes (Steak, Rubber). On y voit (le vrai) Marilyn Manson, sans maquillage et avec un look improbable d’ado mal dans sa peau, se faire harponner par un (faux ?) flic au « fuck » bien en bouche. Ce dernier ramène Manson chez lui pour lui faire découvrir ce qu’est la (vraie) musique techno, et accessoirement se déhancher en slip devant sa mère médusée...

=> La suite  par ici.

Par fredastair - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Samedi 12 mai 2012 6 12 /05 /Mai /2012 12:19

 

margin-call-ban.jpg

 

 

    Se frotter au krach boursier, pour un cinéaste, revient d’emblée à se poser un problème esthétique. Comment donner une représentation à l’un des sujets les plus abstraits qui soient ? Spéculations, courbes de valeur, fuite de capitaux virtuels… En dehors de l'exposé ultra-didactique avec chiffres et graphiques, difficile de s’y attaquer sans perdre les non initiés en route. Pour y remédier, deux écoles : s’attacher aux conséquences de la catastrophe, avec sa vague de chômage et de précarisation – c'était le cas, en 2011, du plutôt réussi The Company men –, ou essayer d’en comprendre les causes. Plonger directement les mains dans le cambouis financier, c’est l’ambition affichée de ce Margin Call, qui se présente comme la première fiction d’envergure sur la crise des subprimes.

margin-demi.jpg     Les premières minutes du film font écho à The Company Men. Une armée silencieuse de DRH arpente les bureaux d’une grande banque d’investissements new-yorkaise – sorte de double fictionnel de Lehman Brothers, qui fit faillite en 2008 – pour licencier la moitié de ses effectifs. La démarche de J.C. Chandor, pourtant, s’avèrera moins humaniste que celle de son prédécesseur, plus radicale aussi, dérivant vers le film d’enquête à la Sydney Lumet ou Alan J. Pakula. Son héros du jour, Peter Sullivan (Zachary Quinto), met les pieds sur une mine : le jeune trader découvre que sa boîte, à force de spéculer sur des biens sans valeur, s'est mise dans le rouge à plusieurs reprises. Les temps ayant changé depuis Les Hommes du Président, Peter ne fait pas éclater la vérité au grand jour mais la fait sagement remonter en interne, jusqu'au sommet de sa hiérarchie. Verdict : des milliards de dollars de pertes et un dépôt de bilan imminent.

margin-irons.jpg    La bataille est déjà perdue ; reste à élaborer une stratégie pour y laisser le moins de plumes possibles, quitte à refiler la patate chaude à ses concurrents et faire couler les trois-quarts de Wall Street. Concentrée dans les étages d’un gratte-ciel, sur une durée de 24 heures, l’action se cale sur un registre froid, tendu sur l’arc narratif du compte à rebours. Le moment est au calcul, à la logique pertes/profits. « Pour survivre dans ce métier, il y a trois solutions : être le premier, le meilleur ou tricher », tel est le credo de ces êtres robotisés… Les enjeux du récit passent entièrement par les mots, mettant à jour des rapports de force que l'on retrouve aussi dans la composition du casting, où les valeurs montantes (Quinto, Badgley, Baker, tous issus de la série télé) côtoient les valeurs sûres (Irons, Spacey) et les seconds couteaux légèrement has-been (Demi Moore, Paul Bettany...).

 

     Le parti-pris rappelle celui d'Aaron Sorkin et de David Fincher sur  The Social Network : au flux des données virtuelles, Margin Call substitue un torrent de conversations mitraillettes et de répliques-couperets. Cours de la Bourse ou clics Internet, même combat. Affûté, le scénario paye aussi son crédit à la meilleure série télé américaine (où Sorkin a longtemps officié), avec son ultimatum type 24h chrono et son obsession du complot, qui le rapproche de fictions politiques comme The Wire. Privilégiant la pluralité des points de vue, le portrait de groupe échappe au cliché du « tous pourris » et fait valoir un discours plus nuancé, partagé entre le cynisme carnassier du big boss (Jeremy Irons, cabotin), les états d’âme de son bras droit (Kevin Spacey, un peu atone) et la compromission désabusée de tous les autres. Une lucidité que Chandor a acquise grâce à sa connaissance toute personnelle du milieu qu’il dépeint – son père, notamment, y a travaillé pendant trente ans.


 

margin-quinto.jpg

 

 

    Reste que, s'il est un excellent scénariste, J.C. Chandor (dont c'est le premier essai) n'est pas un metteur en scène aussi chevronné que Fincher : la réalisation, en champs-contrechamps classiques, peine à magnifier ses idées dans un pur objet de cinéma. Difficile pour le spectateur, saisi par la force de l'exposé mais refroidi par son exigence intellectuelle, de s’y impliquer sur un plan émotionnel. Côté Septième Art, Margin Call se cantonne à un huis-clos plutôt efficace, notamment grâce à un décor rapidement étouffant malgré l’opulence des open spaces. A l’aube du krash boursier, surplombant la ville du New York depuis leur cage de verre, les nouveaux rois du monde semblent à la fois tout-puissants et dérisoires, Prométhées modernes qui toucheraient presque le soleil du doigt lorsqu’il se lève sur Manhattan.

 

 

margin-aff.jpg    Margin Call   **

 

    J.C. Chandor

   avec Kevin Spacey, Zachary Quinto, Paul Bettany, Jeremy Irons, Simon Baker, Demi Moore, Penn Badgley, Stanley Tucci...

 

    2 mai 2012

    Etats-Unis

Par fredastair - Communauté : 1 article = 1 film
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires
Mardi 8 mai 2012 2 08 /05 /Mai /2012 16:17

coeur.jpg

 

 

Avec Le Cœur cousu, son premier roman, Carole Martinez s'inspire de son ancêtre pour broder une fable aux accents mythologiques, nourrie par la violence et la chaleur du quotidien. L'imagination est débridée ; la composition, délicate ; la réussite, éclatante.

 

    Par choix ou par fatalité, la narratrice du Cœur cousu s'est faite la mémoire vivante de sa propre famille, d'un récit qu'elle n'a pas vraiment vécu : Soledad, benjamine du clan Carasco, prend la plume pour raconter Frasquita, cette mère qu'elle a peine connue, avec qui elle dialogue par-delà la mort. « Il me faut ramener des profondeurs un monde enseveli pour y glisser ton nom, ton visage, ton parfum, pour y perdre l'aiguille et oublier ce baiser, tant espéré, que jamais tu ne m'as donné. » Comment relier entre elles les pièces éparpillées du puzzle familial ? En allant les chercher une par une, souvenir après souvenir. Telle une Ariane espagnole, la narratrice remonte les fils (souvent désordonnés) tissés par Frasquita et par les racontars qui l'accompagnent, pour les rassembler autour d'un canevas d'où ils ne s'échapperont plus. A chaque extrémité de la toile, il y a donc une femme, la mère et la fille, la couturière et la romancière... Tout l'enjeu du Coeur cousu sera de faire le chemin de l'une à l'autre, de la légende en elle-même au récit de sa fabrication.

 

Monts et merveilles

 

    Entre les deux étapes – les deux rives –, Carole Martinez invente un univers foisonnant, borné à des frontières pourtant dérisoires. Dans un coin indéterminé de l'Andalousie, Frasquita Carasco doit se battre et survivre à sa condition de femme du XIXe siècle, époque bientôt marquée par les premières jacqueries anarchistes. Son talent de fileuse hors-pair pourrait être sa planche de salut, mais cette bénédiction est le plus souvent une malédiction, que l'on se transmet entre générations – comme une boîte noire passant de main en main. A partir des plus affreux chiffons, Frasquita brode des chef-d'œuvres et accomplit des miracles (le terme est à prendre au propre comme au figuré, selon la lecture qu'on adopte), d'où cette réputation d'ensorceleuse qu'elle s'attire dans son petit village médisant. Le jour où son mari rustaud la joue – puis la perd – dans un combat de coqs, elle prend la route avec ses cinq enfants, fuyant ce microcosme aux dimensions trop restreintes. Son périple ne la mènera pas si loin, jusqu'aux abords de l'Algérie, avec la Méditerranée comme seuls horizon et (fausse) promesse d'évasion. Mais c'est tout un monde qu'elle traverse et qu'elle transcende, de monts et de merveilles, de fantômes et de révolutionnaires, d'échappées belles et de captivités éternelles... Le Coeur cousu est un roman plein, une œuvre-somme confinée dans une bulle, dont les limites seraient constamment élargies par l'imaginaire de son auteur.

 

Contes et symboles

 

    Ogres, sorcières, revenants et populace superstitieuse hantent cette Espagne doucement folklorique, enchantent le conte de leurs propriétés magiques et/ou maléfiques. Captivant, Le Cœur cousu pourrait être un grand roman-feuilleton, séquencé en sous-couches : le récit d'apprentissage, d'abord, scandé par ses épisodes classiques (adolescence, mariage, enfants, espoirs déçus) ; l'odyssée romanesque, bifurquant vers l'épopée guerrière au détour de brusques saillies de violence ; l'itinéraire individuel des enfants Carasco, enfin, dans un retour à la logique sérielle des premières pages. Anita, Angela, Martirio, Soledad... Les filles de Frasquita ont des noms symboliques, en partie puisés dans les textes bibliques et préfigurant leur futur destin. Carole Martinez aime à déployer l'espace de sa fiction dans ce genre de détails (son rêve, de son propre aveu : « un roman qui se déroulerait entièrement dans une cuisine »), à travailler sa poésie à même la miniature, en toute évidence et simplicité.


 

CAROLE.jpg

 

   L'écriture est au diapason. Son côté ''patchwork'', tressant ensemble des éléments disparates (merveilleux et naturalisme, Histoire et romance, registre poétique et argot paysan), n'est pas un obstacle à la lecture, bien au contraire : la fluidité du style, très assuré, fait s'estomper toutes les coutures. Les phrases ondulent et s'enroulent autour de motifs récurrents, répétés comme des refrains lancinants et douloureux (la femme « jouée et perdue », le sable coulant dans les veines...), sans que ceux-ci virent à la coquetterie. Carole Martinez trouve l'équilibre et ne sacrifie jamais sa belle singularité sur l'autel de la clarté. Cette maturité, elle la retrouve dans le regard subtilement distancié qu'elle porte sur sa propre histoire, adoptant une position idéale de conteuse : gravité teintée de drôlerie, savoir-faire ancestral dans l'exécution du scénario, foi raisonnable dans le merveilleux exposé et soupçon de malice qui ménage, çà et là, quelques espaces de doute (est-ce que tout cela est vrai, les évènements sont-ils réellement surnaturels ?) pour les moins rêveurs d'entre ses lecteurs.

 

La source des femmes

 

    Y a-t-il une morale à tirer de la fable du Cœur cousu ? On préfèrera le terme ''d'enseignement'', libéré de tout discours sur le Bien et le Mal, rendu à une sagesse pratique puisée dans nos joies et nos souffrances. L'émancipation impossible de Frasquita, couturière aux doigts de fée, fleur « fanée le jour de son mariage », nous apprend le bon usage qu'il faut faire de ses ''dons'' personnels (les exploits des personnages, ici, n'en sont qu'une belle métaphore) pour en tirer le meilleur parti, ne pas les gaspiller à des causes inutiles. La cause que le roman fait sienne, c'est celle des femmes, réprimées, bafouées, abusées dans leur chair et leur liberté, cernées par des hommes autoritaires et mauvais (l'ogre, le mari, le sultan, le prêtre algérien...). Au bout de la route, une fois franchis les révolutions et les obstacles, une fois rencontrés les bonheurs simples et les maris bienveillants, arrive enfin cette « réconciliation entre les sexes » vers laquelle tend l'œuvre de Martinez (le mot est d'elle). De cet apaisement, l'écriture et le souvenir peuvent servir de relais : ce sont des ''dons'' eux aussi, certes plus discrets que les autres, mais pas moins puissants.

 

Tissages et souvenirs

 

     On l'aura compris : Carole Martinez prend très au sérieux la correspondance entre ''texte'' et ''textile'', mise au jour par une étymologie incertaine. Dans Le Cœur cousu, la couturière illettrée trouve son langage dans le fil et l'aiguille, devenus les moteurs de la fiction. Frasquita « coud les êtres ensemble », dissimule dans ses robes de puissants philtres d'amour, compose (à son insu) des fresques à valeur de prophétie... Les étoffes bruissent d'histoires à raconter, et les tapis sont des livres ouverts sur le monde. Derrière Frasquita et Soledad se devinent, sans grand mal, les deux facettes de la romancière Martinez. Ce genre de détour autobiographique peut paraître abusif, mais il est ici pleinement autorisé ; l'auteur n'est autre que l'arrière-arrière-petite-fille de Frasquita Carasco, et son histoire l'accompagne depuis qu'elle est toute petite.

 

     La construction du roman en flashs-backs trouve alors sa pleine légitimité. C'est un artifice qui agace, d'abord, tellement il est rebattu et semble relever de l'amateurisme, de la facilité. Or, on le comprend vite, cette structure gigogne est le chemin nécessaire pour aller de Frasquita à Soledad, puis de Soledad à Martinez ; lorsque la boucle est enfin bouclée, les derniers mots du roman (sublimes) font écho à ceux du début (déroutants) et le fil reliant les trois femmes se fait plus évident. La figure auctoriale du ''narrateur-passeur'' se charge alors d'une vibration intime, bien plus émouvante que dans d'autres exercices de style similaires. C'est aussi ça, le cœur cousu et caché du titre : pas seulement celui que Frasquita entortille dans « l'armature creuse » d'une Vierge de bois (l'un des ''faux miracles'' les plus mémorables du roman), mais aussi celui de Soledad/Martinez, qui ne se constitue comme être qu'après avoir rassemblé les fils disparates de son étoffe intérieure. Par son récit, elle n'a pas seulement gravé dans le marbre l'histoire de son ancêtre : elle a aussi écrit la sienne propre et peut naître au monde, enfin, puisqu'elle a découvert le mystère de son identité. Il n'est pas donné d'assister si souvent à la naissance d'une telle légende.


 

coeur-cousu.jpg    Le Coeur cousu   ****

 

    Carole Martinez

 

    Gallimard

    2007

Par fredastair - Communauté : Les anciens d'AlloCiné
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 10:49

tue-moi-ban.jpg

 

  Il y a d’abord ce titre, Tue-moi, sur lequel il est difficile de passer pour aborder le nouveau long-métrage d’Emily Atef. "Tue-moi", c'est ce que demande Adele à Timo dès leur (drôle de) rencontre : lui est un tueur fraîchement échappé de prison à la faveur d'un incendie, elle est la fille d'une famille d'éleveurs bovins au fond de la cambrousse allemande et aimerait bien se jeter du haut d'une falaise. On l'imagine déprimée, brisée par un drame qui ne dit pas son nom, enfermée dans les us et coutumes d'un monde paysan extrêmement dur. Les deux cabossés de la vie passent alors un pacte : elle l'aide à s'échapper vers la Méditerrannée, et lui l'occit au bout du chemin...

 

    On pourra juger ce titre provocateur, hors de propos par rapport à ce qui est montré - car le film, entre road movie et polar rural, commence dans l’ombre mais prend progressivement le parti de la lumière. Disons que, comme la trame qui lui sert de point de départ, le suicide n’est qu’une porte d’entrée comme une autre, qui colle parfaitement à la crudité rêche des premières minutes. Mais à la faveur de leur avancée, poussant la cavale depuis l’Allemagne jusqu’au Sud de la France, Tue-moi finira par nous raconter autre chose de ses personnages, quelque chose de plus doux mais de pas moins profond, troquant bientôt la pulsion de mort contre celle – peu originale, mais on fait avec – de la renaissance.

 

 

tue-moi.jpg

 

 

  Premières précautions à prendre pour rassurer les futurs spectateurs et évoquer le nouveau d’Emily Atef, quatre ans après L’Étranger en moi – drame sur la dépression post-partum, déjà bien cafardeux en soi, remarqué à sa juste valeur dans ces pages. Avec son récit de kidnapping en rase campagne, de film d’évasion au milieu des vaches, Tue-moi aurait se laisser aller à une pente sordide, genre revival de l’affaire Kampusch à la sauce Michael. Or, la réalisatrice fait exactement le contraire, préférant les chemins de traverse aux routes trop balisées. L’enlèvement d’Adele par Timo est plutôt un "demi-enlèvement", qui plus est consenti : malgré son physique d’ogre, le fuyard ne sera jamais diabolisé. Aucun "syndrome de Stockholm" à l’horizon non plus, même si le personnage de l’ado (qui approche de son éveil sexuel) se prêtait bien à cette facilité... Non, Atef choisit une voie douce-amère, plutôt étonnante : celle de l’amitié sincère teintée de sentiment paternel. Plutôt que de cavale, on parlera de fugue, et tant pis si tous les flics d’Outre-Rhin sont à leurs trousses : ces deux-là sont lancés dans les forêts suisses comme à l’assaut d’une dernière chance, entre dureté de la pierre et douceur des fourrés. Le plus proche souvenir cinématographique qu’on pourra évoquer (et pas des moindres) est celui d’Un monde parfait, magnifique balade mélancolique de Clint Eastwood, un peu (injustement) oubliée aujourd’hui...

 

=> la suite de la critique par ici, sur Avoir-Alire.com. De quoi avoir un avant-goût de ce joli petit film trans-frontières, qui sort aujourd'hui dans les salles françaises.

 

 

tue moi aff    Töte mich   **

 

    Emily Atef

   Maria-Victoria Dragus, Roeland Wiesnekker, Christine Citti, Wolfram Koch...

 

    25 avril 2012

    Allemagne, Suisse, France

Par fredastair - Communauté : 1 article = 1 film
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Présentation

  • Mon humble avis
  • : Importé/déporté from Allociné, le blog "Mon humble avis", (toujours) tenu par le même Fredastair, qui vous propose (toujours) de partager sa passion du ciné à travers des critiques (se voulant) construites et détaillées - et qui, en réalité, seront (toujours) plus interminables les unes que les autres. A moins que...
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Visites

Recherche

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés