[ATTENTION SPOILERS : ce qui suit révèle quelques éléments clé de la deuxième saison]
Tout le monde vous le dira : la saison 2 de Breaking Bad est celle de son accomplissement, de son envolée vers les hauteurs des séries d'exception. Tout y est plus fin, plus profond, plus drôle, plus effrayant, plus bon... En passant la seconde, la fiction de Vince Gilligan multiplie ses épisodes par deux (de sept à treize) et optimise ses qualités au carré, voire au triple. Un signe qui ne trompe pas : de la guest star prestigieuse vient même s'infiltrer dans le casting – Danny Trejo et sa gueule de truand mexicain, ça n'est pas rien... Walter H. White, ce point d'interrogation, s'y affirme définitivement comme l'un des (anti) héros les plus passionnants que la télévision ait connus ces dix dernières années. Explications.
EVERYBODY LIES
Les premières images nous plongent au fond de la piscine des White, en compagnie d'un nounours rose salement amoché. La
peluche est le seul élément de couleur dans un univers de noir et blanc (hommage déguisé au Schindler's List de Spielberg) hanté par un indescriptible parfum de mort. Selon un artifice
sériel popularisé par Lost, le deuxième round de Breaking Bad
commence par nous raconter sa fin, en un flash-forward très graphique qui se répètera tout le long de ses treize épisodes, comme un cauchemar prémonitoire et funeste. De quoi craindre le
pire pour le chimiste d'Alberqueque et sa gentille tribu... sauf que les apparences sont trompeuses, une fois de plus, dans cette fiction trouble qui aime à jouer avec nos nerfs et nos a
priori. Oui, la deuxième saison de Breaking Bad est celle du Mensonge, généralisé, institutionnalisé, tentaculaire, parfois nécessaire (et parfois non). Qu'il trompe son dealer Tuco
pour ne pas se faire zigouiller, sa femme Skyler pour la protéger ou son beau-frère Hank pour lui échapper, Walter s'y révèle en prédateur matois et toujours sur la sellette, se tirant des
situations d'urgence avec une étonnante capacité d'adaptation. Retors en diable, le scénario s'amuse à lui concocter imprévus et chausses-trappes à la pelle, afin qu'il invente des bobards tous
plus aberrants les uns que les autres : errance amnésique (et nudiste) dans le désert, visite à la maman dans le Nord, ''dons'' tombant du ciel pour financer sa chimio... Mais la manipulation
trouve rapidement ses limites. Il est loin, le parfait petit cocon du pilot : de soupçons d'infidélité (Walter avec Gretchen) en tentations d'infidélité (Skyler avec Ted Beneke),
d'absences répétées en téléphones portables de trop, l'équilibre familial vacille et pourrit de l'intérieur... jusqu'à éclater. Dans les dernières minutes de la saison, face à son mari désemparé,
Skyler (Anna Gunn, puissante) récapitulera toutes ses faussetés proférées depuis des mois, chaque révélation sonnant comme une condamnation sans appel.
On aurait tort, pourtant, de penser que Walt est le seul menteur de la série : « everybody lies » diagnostiquait jadis
l'affable Gregory House – et une fois de plus, il n'avait pas tort. En effet, la deuxième mouture de Gilligan se démarque de la précédente par son traitement des personnages secondaires, qui
bénéficient enfin de caractérisations dignes de ce nom, voire de blocs d'épisodes entiers pour leur permettre de s'épanouir. Bonne nouvelle : ceux qui y gagnent le plus s'appellent Hank et Jesse.
Le premier, fragilisé par les traumatismes vécus au boulot (meurtres, attentats), se cache derrière sa carapace de flic rigolard et indestructible pour mieux masquer ses fêlures. Le second, qui
vaut mieux que son sobriquet d'éternel junkie, se clashe définitivement avec ses parents, connaît une traversée du désert d'une cruauté sans nom puis trouve la rédemption (de courte
durée) auprès de sa jolie propriétaire, Jane Margolis, avec qui il entame une idylle sur fond de tatouages. L'interprétation de Dean Norris et d'Aaron Paul gagne considérablement en nuances,
mettant à jour des personnalités plus profondes qu'il n'y paraît, rivalisant presque avec les abîmes de complexité de Walter (le toujours exceptionnel Bryan Cranston). Miné par le secret, chacun
ment autant aux autres qu'à soi-même et précipite le désagrégement des cellules familiales – Jane et son père, Hank et Mary, Walter Jr qui exprime le rejet de son père en se faisant appeler
''Flynn''...

CRIMINAL LAWYER
Cette spirale du mensonge s'amplifie à la mi-saison avec l'entrée en scène de Saul Goodman (l'hilarant Bob Odenkirk), avocat marron et expert en filouterie, qui va fournir aux deux dealers en herbe (mais pas d'herbe) des alibis de plus en plus déments. Avec lui, c'est tout un système de sacro-saintes valeurs américaines qui se voient malmenées avec une ironie grinçante. Sur le toit de son ''cabinet'' aux airs de fast-food d'autoroute trône une Statue de la Liberté en plastique, grotesquement battue par les vents, tandis que ses spots télévisuels ultra-ringards ressassent les symboles de la Justice comme un argument publicitaire bidon. Dans son antichambre défile une civilisation de rednecks, abandonnée par la modernité, gangrénée par les trafics : drogués en pagaille, dealers dégénérés, garagistes véreux... Bienvenue dans une terre de non-droit où l'on écrabouille des crânes avec des cash machines, où l'on engage des gamins comme porte-flingues et des tortues comme mines à explosifs, où le sympathique KFC du coin dissimule un gigantesque commerce de meth. Mais Breaking bad, si elle n'hésite plus à traiter des thèmes les plus noirs ou à désamorcer par l'humour les images les plus choquantes, ne porte nullement un regard moral (ou moralisateur) sur ce qu'il nous montre ; tout juste fait-il le constat désabusé et lucide des faiblesses de l'âme humaine, avec une distance parfois teintée de compassion.
MA PETITE ENTREPRISE
Et l'intrigue ? Le show commence par ce qu'il avait de mieux à faire : éliminer l'encombrant Tuco Salamanca d'entrée de jeu, certes un grand vecteur de suspense (le monstrueux épisode 2 avec le ''Tio'' faussement gâteux, qu'on suit le souffle coupé), mais dont le cabotinage outré sortait la série de son si cher réalisme. Celui-ci enfin dégommé, le récit perd en tension ce qu'il gagne en finesse et en intérêt. Car le plus passionnant reste à venir pour Walter/Heisenberg et son partenaire : se lancer, à eux seuls, dans le bizness de meth. Du moins essayer... pour mieux se planter en beauté. Prisonniers de leur modeste condition, les deux larrons se rêvent en balloon-fishes (gonfler les biscotos pour faire peur aux plus grands quand on est tout petit) mais ne sont ni des héros surpuissants, ni de complets salauds : ils seront même incapables de buter l'un de leurs employés lorsque celui-ci se fait coffrer par les flics et devient trop gênant ! De cette impuissance originelle, la série tire de grands moments d'Absurde tragi-comique où le chimiste, qui croit avoir les choses bien en main (« Handle it ! » intime-t-il à Jesse en lui tendant le pistolet), n'est qu'une marionnette soumise aux lois du hasard ou aux caprices du destin. Deux pics de la série jouent les piqures de rappel : l'inattendu Peekaboo (2X06), dans lequel Jesse se fait mater par les deux acheteurs récalcitrants qu'il est censé intimider, et le génial 4 Days out (2X09), superbe huis-clos à ciel ouvert où les comparses se retrouvent bloqués en plein désert, millionnaires potentiels qui ne peuvent même pas tirer profit de la came qu'ils viennent de produire. La mécanique se grippe, lâche les protagonistes, refuse de se plier à leurs désirs : télévisions, voitures, camping-cars, pistolets, rien ne veut fonctionner correctement...
A contre-cœur, les deux faux caïds devront se résoudre à jouer les subalternes auprès de poissons plus gros qu'eux (Gus Fring en l'occurrence, personnage central des prochaines saisons). Une forme de déception pour Walter White, dont le portrait se fait extrêmement tranchant. Actes de plus en plus inexcusables, motivations ambiguës, comportement agressif et sans scrupules... D'abord bon samaritain voulant pourvoir aux besoins de sa famille, le chimiste s'abandonne progressivement à sa part ''Heisenberg'', tirant une jouissance non feinte de son néo-statut de badass (final anthologique de l'épisode 10 : « Stay out of my territory », articule-t-il à une paire de criminels épouvantés, un sourire carnassier au coin des lèvres). C'est aussi le spectateur qui se fait avoir, partagé entre identification et rejet, fascination et répréhension, questionné par les frontières ténues du Mal. Et ce, même si l'insertion du cooker dans le monde de la pègre est loin de se dérouler comme prévu : il n'est pas « Vito Corleone », proteste-t-il face à Saul Goodman - lequel lui répondra, goguenard : « Ça c'est sûr : vous êtes plutôt Fredo ! ».


MINI FILM, MAXI FILM
Pour deux pas en avant, « trois pas en arrière »
donc. On pense inévitablement au meilleur des frères Coen dans cette sociologie du tocard aux yeux plus gros que le ventre, en particulier à leur splendide No country for old men
: mêmes paysages de western désolé, même art du dialogue pathétique, même jeu de chat et de la souris pour une poignée de dollars (tachée de sang). On y retrouve
également le trio de mariachi mexicains, chantant ici la gloire de la légende Heinsenberg en une ballade endiablée (« Negro y
azul »), au cours du pré-générique mémorable de l'épisode 7. De plus en plus cinématographique, la mise en scène de Breaking bad
joue des temporalités pour composer de purs blocs atmosphériques (les immersions traumatiques dans la tête de Hank) ou faire doucement monter la moutarde (le
plan-séquence introductif de l'épisode 8, où Badger se fait choper par les Stups), ponctue ses séquences de petites ''pointes'' qui font mouche (la clochette du ''Tio'' Salamanca), multiplie les
angles de caméra bizarres (adoptant le point de vue d'une roue de vélo, d'un ours en peluche etc). Série à la rupture de ton permanente, où la musique – festive – vient souvent en contrepoint des
situations – condamnables ou atroces –, elle ne cesse de mêler à son récit des imageries étrangères, hétérogènes, tirées du vidéoclip ou d'un psychédélisme
post-Transpotting. Dans une interview donnée aux Inrockuptibles, Vince Gilligan avouait concevoir « chaque
épisode comme un mini-film, chaque saison comme un maxi-film ». Son scénario, par ailleurs remarquablement ficelé, en tire sa cohérence. « Un épisode naît souvent d'une image »
ajoutait le showrunner ; il peut aussi naître d'un son, d'un effet de flou, d'une couleur pourrait-on compléter. A la frontière entre tape-à-l'oeil et pince-sans-rire, ces artifices ne
sont pas forcément neufs (et ont déjà été amplement employés en saison 1, par ailleurs) mais trouvent leur raison d'être dans un style à la richesse terriblement attractive, aux contours
désormais bien définis. Au sommet de son art.
FAMILY MAN
Au fond, conformément à la stratégie de tromperie déployée par la série dans son ensemble, cette deuxième session de
Breaking Bad traîne derrière elle pas mal de péripéties déceptives, du moins d'un point de vue de spectateur lambda (et de ce que ce spectateur pourrait attendre d'une série policière
classique). Le dentier de Tuco repêché dans une rivière, le fameux flash-forward en noir et blanc promettent de la baston, du coup de feu, mais il n'en est finalement rien : ce qu'ils
nous disent renvoit à des enjeux plus essentiels, plus intéressants aussi. A cet égard, le season finale s'offre une improbable caution spectaculaire (un double crash d'avion, rien que
ça) mais se pose surtout comme un moyen de métaphoriser la chute de Walter White à l'heure où celui-ci, ironiquement, a vaincu ses derniers ennemis – son cancer est en rémission, Tuco est six
pieds sous terre, les velléités de chantage de Jane ont été odieusement étouffées dans son vomi. Alors que son deuxième enfant vient de venir au monde (au cours de l'un de ses deals,
coup du sort), sa femme découvre le pot aux roses et sa famille l'abandonne. Une Famille qui, sans en avoir l'air, aura été le thème le essentiel de cette saison, son fond dramatique masqué
derrière ses litres de sang, ses intrigues semi-mafieuses et son humour grinçant. Deux scènes magnifiques, en fin de parcours, viennent l'exprimer avant qu'il soit trop tard. Dans la première,
formidable sommet de cynisme, Walter passe pour un family man bien sous tous rapports devant les caméras de la télévision locale, venue s'extasier sur le site Internet de dons mis en
place par son fils, en réalité alimenté par l'argent de la drogue ; dans son regard déchirant se lit toute la détresse du monde. Dans la seconde, il croise le père de Jane Margolis et disserte
avec lui sur la blessure paternelle, celle de voir le temps filer trop vite, l'innocence originelle se ternir, les enfants leur désobéir. Le sous-texte est limpide : l'enfant de Walter, c'est
aussi Jesse Pinkman, avec qui la relation quasi-filiale n'a jamais été aussi viciée par la traîtrise.
Alors, ce nounours rose noyé dans la piscine ? Ce n'était finalement que Walter lui-même, dont le pull s'harmonise à la couleur de la peluche (clin d'oeil hénaurme adressé aux spectateurs) : ayant approché le feu de trop près, il se retrouve carbonisé, au fond du trou, seul. A un tournant de son existence, elle-même en sursis, un nouveau dilemme s'impose à lui : laisser tomber son trafic (il possède suffisamment d'argent pour subvenir aux besoins de sa tribu) ou poursuivre l'exploration de ses sombres penchants. On vous laisse deviner la teneur de son choix à l'aube de la saison 3... Un indice ? Celle-ci prendra des directions de plus en plus noires.
Breaking Bad saison 2 ****
créé par Vince Gilligan
avec Bryan Cranston, Aaron Paul, Anna Gunn, Dean Norris, Bob Odenkirk, Kristen Ritter, Betsy Brandt, RJ Mitte, Raymond Cruz, John de Lancy, Christopher Cousins, Giancarlo Esposito, Danny Trejo...
Etats-Unis
2009
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires







Derniers Commentaires